Déversoir

08 novembre 2015

Mille jours

Presque mille jours sans toi.

Et mille neuf cent cinquante-six jours qui m'ont conduit à voir la vie autrement, à sentir la vie autrement. C'est drôle, parce que les nombres se faisaient plus pregnants depuis quelques jours, et parce que tu es née en mille neuf cent cinquante-cinq. Je n'arrive pas à parler de toi au passé, toujours pas. Pourtant, tu n'es plus que sous cette sépulture que je fleuris ardemment, comme un mausolée amoureux. Et, encore, quand je parle de toi, on me dit que tu n'es plus, même là-dessous.

Sais tu que ton premier amour et grand amour, ton mari, le père de tes enfants, m'a affirmé que cela ne représentait plus rien pour lui. Il court, il détruit, il casse, il reconstruit, il fait du sport, il voyage. Depuis toi, depuis nous, je n'ai pas revu le père que j'avais toujours connu. Il est peut-être quelque part au-dessus de ta pierre tombale, en train d'errer, de tourner et virer, se demandant comment sortir de son marasme. Et, à s'agiter ainsi en tout sens, il se dessèche, se dénutrit, se carence. Et puis, comme toi, il finira par pourrir.

Exactement neuf cent quatre-vingt dix-sept jours et presque huit heures que tu as quitté le monde - et que tu as laissé le mien effondré, brutalement, dans une tornade pourtant prévisible, mais que je n'avais pas pu anticiper. Je pourrais me répéter à l'infini, décrire la tristesse de mon univers depuis que tu n'es plus là, ne cesser de fantasmer ces moments, ces rêves où je me blottis tout contre toi, où tes douces mains rencontrent longuement mes joues. Je pourrais, vraiment - d'ailleurs, spontanément, c'est tout ce qui nait sous mes doigts. Je n'ai de cesse que de formuler mon manque, ton absence, ma souffrance - comme si, en les poussant un peu dehors, en leur donnant l'habit des lettres, ils étaient moins présents à l'intérieur. Peut-être.

Mais quand même, presque mille jours que tu n'es plus. Pourquoi, comment est-ce que je suis arrivée à survivre ? Pourquoi le monde entier n'a-t-il pas trouvé sa fin avec la tienne ?
Comment faire pour survivre encore, pour me lever demain, après la nuit qui m'aura encore un peu plus éloignée de la belle vie, dans un matin de plus, terne et triste, qui n'apporte rien de plus que la vie usuelle du cosmos, de la Terre, vidée de liens et d'affection subjective ?

Ton fantôme, ton étoile dans la Grande Ourse, m'accompagne. On roule vite, sur l'autoroute. Et quand je crois que tu es derrière, me retournant compulsivement, desespérée, tu reviens juste à côté de moi ; alors j'appuie ma joue contre la vitre en fermant les yeux. Tu me regardes, de ta constellation. Mais je ne crois pas que tu puisses sourire.

Ce huit novembre deux mille quinze, et son soleil éclatant qui ne durera plus guère, ses jours qui raccourcissent, et sa nuit noire qui vient nous engloutir dès la fin d'après-midi. Les oiseaux se rassemblent et vont bientôt partir, juste avant que le gel et le froid n'envahissent tout. Je les attends avec impatience.
J'aime ce moment où le temps se ralentit, puisque tout devient plus sombre, puisque la douceur s'efface pour un fond d'air humide ou glaçant.

Presque mille jours sans toi.

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06 novembre 2015

Recours

Il n'y a plus d'ivresse, plus de fête. Il n'y a plus de moments de lévitation, légèrement au-dessus du sol, pour m'aider à supporter mes rêves.
J'ai certainement dû trouver vain que de m'entourer de compagnons de galère aussi paumés que moi.

Il n'y a plus de soirées noires, si noires qu'elles en devenaient destructrices et ravageantes. Ces soirées de solitude, passées à me détruire, épuisaient inexorablement ce qu'il me restait de dignité.

Je ne pensais plus, je n'écrivais que l'essentiel à ma survie, et j'imagine que tout mon être se tendait en permanence vers ce qu'il reste de toi, sous terre.

J'en aurais pris, du temps, pour retrouver mes esprits.


L'ivresse, cette sensation de pouvoir faire bloc avec son corps. Juste avec son corps. S'en servir comme instrument de défouloir, comme objet de décharge, pour soulager ce qui gronde en permanence sous ma boîte cranienne.

Il y avait l'ivresse, il y avait le plaisir qui se transforme en souffrance ; et, surtout, il y avait le secret dont je recouvrais minutieusement ces pratiques. 

Aujourd'hui, un fil de pensée arrive à s'enchaîner dans ma tête sans que je n'éclate en mille morceaux. Aujourd'hui arrive à se figurer qu'il a été hier, et qu'il sera peut-être demain.

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03 novembre 2015

Le bruit de la céramique du bol posé sur le carrelage

Nous sommes le trois novembre deux mille quinze, déjà.
Le temps passe et s’égrène, sans que je puisse en apprécier les nuances de couleurs. Le temps passé s’engouffre en bourrasque dans le sillon que mon être a creusé, et il se fond dans le noir qui recouvre déjà le chemin parcouru. Je tourne mes yeux, et rien ne reste. C’est comme ça, la vie, avancer pour ne rien retenir – avancer pour ne garder que des images, en souvenir.
Le mot souvenir. Encore un mot galvaudé, vidé de sa substance et de son essence par la communauté qui l’emploie à tort et à travers. C’est tellement plein, un souvenir. C’est tellement gros, tellement chargé. C’est tellement lourd.
Mais, rendu passe-partout par la période des morts, par les guerres mondiales, le onze septembre, le mois de janvier et tant d’autres évènements malheureux, le mot souvenir s’est vidé. Comme une descente d’organes, tout son sens a glissé vers l’extérieur et s’est répandu sur la chaussée, pour finir dans le caniveau.
Aux égouts, les images sensées.
A la trappe, les sentiments riches et contradictoires, l’envie de faire pour recréer, et celle de rester immobile à juste ressentir.
Aux rats et aux cafards, cette immense joie de seulement pouvoir se rappeler.
Nous en sommes là.

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15 décembre 2014

La lueur dans l'obscurité

Il y avait eu des signes précurseurs à l'arrivée de l'abat d'eau. Le ciel s'était doucement obscurci, prenant le temps de gommer le soleil, d'étouffer ses chauds rayons, enveloppant ainsi le monde dans un grand manteau de brume grisâtre.

Les yeux des humains avaient eu le temps de s'habituer à cette baisse de luminosité, et chacun continuait ses activités comme si rien n'avait changé. Le jour suivait son cours, mais l'atmosphère, dehors, se brouillait et se chargeait en électricité.

Ce fut vers 15h30 qu'en mettant un nez aux fenêtres, on pouvait voir un noir presque complet, un noir qui permettait à peine de distinguer les volutes des lourds, gros nuages, ces gigantesques cumulonimbus dont on ne voyait que les séants. Les volutes compactes se déployaient à une vitesse incomparable, semblablent à de longs rubans de soie opaques qui se déplient à l'infini et s'entremêlent pour mieux se nouer.

Je n'avais pas le nez à ma fenêtre. J'étais tranquillement couchée dans une chambre bleue claire, et je lisais Anna Karenine à la veilleuse, tombant à moitié de sommeil. Il faut dire que j'avais travaillé toute la nuit, jusqu'à 10h, ce qui m'avait amenée à fermer mes volets sitôt rentrée pour m'endormir.

Mais le sommeil ne m'avait pas encore trouvé. Etait-il entravé par les entrelacs furtifs et caustiques qui parcouraient l'atmosphère, tels de damnés fantômes qui ne jurent que par l'orage ? Je ne sais si les marchands de sable craignent la destruction et l'anarchie. En tout cas, celui qui aurait du venir me visiter ce jour là n'en prit pas la peine.

C'est quand je commençais à entendre d'étranges bruits sourds fendre l'air jusqu'à la bulle protégée de mon intérieur. C'est le fracas soudain des gouttes s'écrasant contre mes volets. C'est l'averse orageuse et furieuse qui vint m'alerter, bien trop tard, que le monde avait rejoint la nuit bien avant l'heure. Le vent soufflait et sifflait dans les branches, dans les grilles, et dans tout les bouts de choses laissés à la merci du temps.

Quand j'ouvris mon volet, un morceau de tissu rouge, déchiré, vint se plaquer contre ma fenêtre en me faisant sursauter, pour s'en décoller dans un bruit de succion aussi étrange que bref avant de reprendre une course dingue dans le ciel tourmenté qui s'était abattu à hauteur d'homme.

Plus rien ne se distinguait dans ce tohu-bohu, cette anarchie fracassante aux airs de big-bang. L'étoffe mavait effrayée, et je restais un long moment dans une torpeur contemplative, complètement figée et presque aspirée par ce spectacle d'apocalypse. Durant ces longues minutes, je vis un passant courir vers un abri, son vieux cartable transformé en éponge sur sa tête, qui ne le protégeait de rien car l'eau était partout.

L'eau a tout envahi, et elle ne partira pas. Plusieurs étés ont passé depuis ce fulgurant orage. Je reste morte noyée dans les méandres de ce marécage, et je me demande encore comment une telle tempête a pu arriver sans que je puisse en pressentir l'annonce. Pourquoi à ce moment là. Pourquoi ce bout de tissu déchiré, pourquoi ce passant complètement fou. Pourquoi la fin pour tout le monde, et pas pour moi.

Les tempêtes ont ceci de sidérant qu'elles nous arrêtent aux "pourquoi" et nous offrent l'occasion de nous priver de tout rebond salvateur.

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29 octobre 2014

Hypermnésie

Tu es là, partout, autour de moi. Ton souvenir s'enroule autour de mon cou, il serre mais jamais ne m'étouffe. Quand bien même je tenterais de tourner la tête, de regarder vers le haut. Je ne sentirais que mieux ton parfum.

C'est l'époque de l'année, ce sont les chrysanthèmes, le bord des tombes qu'on nettoie, comme si personne n'y passait, le reste de l'année. Alors que moi, moi, je m'assois près de toi, moi, je pourrais passer ma vie à rester lovée contre le granit froid. À chasser les escargots des plantes qui te recouvrent, à nettoyer les plaques des amis, une par une, à relire leurs bons mots. À m'user les yeux, de relire sans cesse ces petites gravures qui signalent le début et la fin ; ainsi que ton nom, magnifique, que je remâche en pensée comme une stéréotypie mentale contraphobique. Ma vie entière. Çà et là. Les bottines sur les gravillons, le cou rentré dans les épaules et les genoux bien serrés en attendant que tu me dises de m'en aller. Les yeux qui se ferment pour mieux distinguer ta silhouette. Les larmes qui coulent parce que je ne cherche même plus à les réfréner, il n'y a personne que toi et moi, et je suis sûre que tu sais déjà combien je suis triste.

Je suis près de toi, je ne pourrais être ailleurs.

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