Ideal
Si vraiment j'avais à choisir - je veux dire, si c’était possible - l’homme ou la femme idéal(e) ressemblerai à Gotye, ou à Michael Fassbender, ou encore à cette fille aux cheveux courts que j’ai croisée, qui leur ressemble aussi un peu. Ces visages qui se répondent vraiment. Juste dans les yeux, un peu tristes mais expressifs, la bouche fine et étalée, qui se tord un peu, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Quelque chose d’attendrissant, pour moi.
Ça, ce serait si j’avais à choisir. Choisir impliquerai deux choses : vouloir entrer dans une relation, ou plutôt dans La relation ; et avoir assez de qualités affichées pour avoir le réel choix de l’autre.
Enfin, j’écris tout cela… Sans grande motivation. Je jette ces quelques mots, comme je regarde les choses se passer. A chaque personne attirante que je croise (ce qui est, somme toute, assez rare), je me rappelle brusquement que ce n’est pas ce qu’il faut, que c’est le contraire « d’un peu de bonheur » qui m’attends. Et ce quoiqu’il adviendrait si j’étais vraiment intéressée jusqu’à m’impliquer. Ce serait juste comme tout le temps, tout le reste avec moi. Il y a des personnes qui sont faites pour être heureuses en amour. On ne peut rien dire contre ça, c’est vrai, ça existe, et tant mieux pour les couples concernés. Il y a même des individus qui sont heureux longtemps ensemble. Qui s’aiment en se respectant. C’est presque antinomique, dit comme ça, mais ça reste possible, quelquefois.
A chaque relation, j’entre dans une sorte de psychose maniaco-dépressive. Il y a des moments plus qu’exaltants, où il me semble que je vis dans la stratosphère, ou même au-delà, et la sixième dimension me parait à portée de mouvement. Il y a aussi l’hyperesthésie, l’hypersyntonie, l’exaltation extrême, un certain sentiment de toute-puissance… Et puis il y a l’anorexie, la perte de sommeil, l’angoisse que tout s’effondre et les autres angoisses aussi, la solitude toujours subie en même temps que la sensation de manque.
Et finalement, j’ai l’impression qu’il vaut mieux ne rien chercher, ce n’est même pas que je me dis que c’est perdu d’avance. S’il n’y avait que les symptômes précédemment cités, je ne m’empêcherai pas de vivre ces histoires. Seulement, il y aura, à l’intérieur de chaque relation que je pourrai construire, cet insoutenable rapport de force. Il y a certaines personnes qui réussissent à le déjouer : je ne sais comment, elles dénouent ces fils si fins et si serrés qui enserrent chaque couple nouvellement formé. Ceux qui les tiennent ensemble en même temps qu’ils les blessent par de profondes scarifications.
Ces histoires douces sont rares, et lentement difficiles à bâtir, une fois que les bases sont posées. C’est du moins ce que j’en perçois de l’extérieur.
Evidence, exigence : ces mots y tiennent sûrement des places importantes.
Blade
Elle regardait ses mains. Ses deux mains, posées, doigts écartés, à plat sur la table. Assise, son regard alternait entre la vitre devant elle et ses mains, sur la table. Ses mains, blanches, la peau lisse et souple. Ses ongles, courts, des petits éclats de rouge brillant au milieu du blanc de la table et de sa peau. Ses mains étaient grandes, ses doigts élancés. « Des mains d’artistes », c’était ce qu’il lui avait dit. Elle l’avait cru – un petit sourire amer s’installa sur ses lèvres alors qu’elle fixait de nouveau la grande vitre. Dehors, les arbres étaient secoués en tout sens. Des vents jusqu’à soixante kilomètres par heure, qu’ils avaient dit à la météo. Il y avait l’eau qui ne cessait de venir s’écraser contre le plexiglas, en une valse déchaînée. Il y avait des ondes géantes, composées de toutes ces gouttes d’eau, qui se déplaçaient latéralement au gré des bourrasques.
Il l’avait maltraitée. Le malaise avait fait place à la honte, puis à la colère, pour finalement laisser tout l’espace à une haine immense et ravageuse. Son sourire amer contenait, seulement dans l’interstice entre ses deux lèvres, un désir de destruction illimité. Juste dans ce petit intervalle, qui ne découvrait pas encore ses dents. Tout était concentré là, ça allait exploser un jour, peut-être dans une minute, peut-être dans deux ans. Elle n’arrivait pas à sentir exactement combien de temps elle réussirait à mesurer ses gestes.
La seule chose qu’il lui avait apportée était la nette envie de s’ouvrir la carotide dans la longueur. Pour être sûre.
Elle avait coupé ses cheveux. Pas beaucoup, mais assez pour qu’on remarque le changement. Elle s’était laissé pousser la frange. Elle se maquillait moins souvent. Elle avait minci.
En la voyant assise à cette table, devant cette grande vitre, n’importe qui aurait deviné une femme. Une femme, c’est une fille qui a grandi, qui a compris un certain nombre de choses, de façon plus ou moins consciente, dans la manière dont se déroulent les relations avec les hommes. Et un homme, c’est l’inverse, c'est-à-dire que c’est exactement pareil.
Elle n’était pas sûre d’avoir eu affaire à un homme. Mais si ça avait bien été le cas, alors elle ne voulait plus jamais s’y confronter.
Actuellement, la sérénité n’était pas de mise autour d’elle. Ni au sein de sa famille, qui rencontrait des problèmes, si au sein de son groupe d’amis, à qui d’ailleurs elle ne voulait même pas parler de ce qu’il s’était passé. Elle préférait éviter le sujet, et la meilleure manière qu’elle avait trouvée était de ne plus répondre aux mails ni au téléphone. Elle sentait bien qu’il aurait fallu qu’elle en parle, qu’elle se décharge de ce poids, de ces sensations horribles ; mais elle en était absolument incapable.
La sensation la plus désagréable, mais cela, elle n’arrivait pas encore à mettre des mots dessus, était d’avoir été confondue avec un objet. Il l’avait prise, il l’avait jetée. Sans accorder d’importance à son avis. Elle ne le pensait pas si égoïste, elle l’avait sûrement idéalisé, elle s’était sentie à une place privilégiée, auprès de lui. Jusqu’à ce moment là.
En regardant de nouveau ses mains trop blanches, et son vernis trop rouge, elle s’aperçut qu’elle n’arrivait à se fixer sur aucune pensée. Sa tête était comme un brouhaha infernal, trop large, trop grossier, trop tapageur pour qu’elle puisse ne pas avoir envie de l’arrêter.
Ses larmes chaudes coulaient et tombaient sur le blanc froid de la table. Elle pleurait d’autant plus qu’elle avait profondément honte de le faire pour lui. Lui qui n’était rien d’autre qu’un sale type. Elle souhaitait sa mort, mais, ne pouvant l’obtenir, elle se concentrait sur la sienne. Tout en continuant de se trouver ridicule, outrageusement désarmée, entièrement soumise à ce qu’il avait fait d’elle à ce moment là, et à la violence que ça lui inspirait.
L’impensable amène de curieux phénomènes, et d’étranges images.
Ces larmes qui s’arrêtèrent de couler lorsque les émotions atteignirent leur sommet, cette boule dans sa gorge qui enfla jusqu’à l’empêcher de déglutir, et cette lame qu’elle prit, de ces blanches mains d’artiste, en un stupide dernier recours.
Body lying
Cher lecteur,
Je suis désolée de t'avoir malmené. De t'avoir laissé là, en plan, après souvent bien des mois de fidèles visites. Si j'ai fait cela c'est que je n'en ai pas eu le choix, il fallait que quelque chose prenne fin, que quelque chose s'arrête, écrire devenait de plus en plus insupportable, beaucoup trop lourd, beaucoup trop.
Quelquefois ce n'est même pas qu'on a plus envie, au contraire, il y a quelque chose qui déborde, qui submerge, qui devrait être déversé, pour éviter le trop plein. Mais le déferlement est tel qu'on ne peut écoper à temps, même avec un stylo greffé à la main, même les doigts greffés au clavier - et pourtant, ça va beaucoup plus vite - on sent tout de même qu'on court à l'échec.
C'est précisément là que j'ai du cesser. Un temps de latence s'est imposé, un silence infini s'est installé, et sans aller jusqu'à dire que c'était mieux comme ça, c'est au moins comme cela que ça a pu se dérouler sans trop d'accroc. Une sorte de moindre mal.
Et puis j'ai relu quelquefois, un peu de façon impulsive, quelques articles que j'avais récemment publiés, des mots que je reconnaissais à peine.
C'est le jeu, n'est-ce pas ? Ce que je trace ne me ressemblera jamais vraiment. Ce n'est qu'à partir de l'instant, de l'ici et maintenant, qu'on peut extirper comme un semblant de vérité de l'être. Tout le reste n'est qu'élaboration-à-partir-de, autrement dit foutaises pour peu qu'on ai décidé de réécrire l'histoire autrement, a posteriori. Enfin, "décidé", c'est audacieux...
C'est la logique dans laquelle on se meut, durant toute notre existence. Même si les écrits restent, ils ne sont jamais vraiment relus comme ils ont été pensés. La mémoire est un filtre géant, un peu étrange, qui travaille en bonne entente avec l'inconscient.
Et c'est sûrement ce qui nous permet de vivre.
