Retrouver la tête sur les épaules, après avoir catapulté ses propres neurones vers l'horizon galactique. Le bruit des corps qui s'entrechoquent et la voix sucrée de la chanteuse. Les doigts du bassiste qui dansent et se cabrent, rapidement, dans une chorégraphie acrobatique qu'il mène en jetant un regard désinvolte sur la salle.

Il ne viendra pas.

Ici, dans l'antre de la viande saoule, sombre, isolée, saturée par la voix suraiguë du choriste. Un sous-bar miteux qui ne ferme presque jamais, réservé aux initiés, à ceux qui ont déjà bien entamé leur hépatocytolyse. Et je resterai seule, bien seule entourée de fantômes qui cherchent désespérement ce qu'ils ne trouveront pas, comme d'habitude. C'est la même chose, toujours, en rond, en carré.

Elle danse devant la scène, son verre à la main, elle rit aux éclats. Elle est toujours comme ça passé un gramme.

Je reste dans ce canapé défoncé, de cuir usé et poli par les acides gastriques qui s'y sont plusieurs fois déversés, poussés par les alcools et les toxiques. Des fantômes qui débordent, faute de crier sans que personne ne les entendent. Et les gestes désordonnés, et les regards lubriques, et les corps qui s'entrechoquent, toujours.

Le fantôme à côté de moi a le parfum de mon premier amour, je ne sais même plus comment il s'appelle - ce parfum. Il m'embrasse, il est gentil, mais après. J'ai consommé un peu plus que d'habitude, un peu trop, et j'ai soudain besoin d'air.

C'est l'angoisse, je pourrais lui expliquer il ne comprendrait pas. Alors je la tire par le bras. Il faut que je m'arrache de là, ou je vais me dissoudre dans l'atmosphère, me désintégrer, disparaitre et ne plus jamais pouvoir sentir que je suis vivante. Je me lève, je pousse les lourdes portes, il y avait quelqu'un derrière, tant pis, il faut que je respire ou je vais mourir.
Je les attends quand même, je regarde en arrière, ils arrivent. Ils faut qu'ils se dépêchent, je commence à me fondre dans le vide.

Ce n'est qu'après dix mètres que mes jambes décident de me lâcher. Malgré l'air froid, le verglas et les lumières des vitrines, j'ai basculé. Je m'effondre. C'est le parfum qui me ramasse, il m'aide, c'est vraiment un chouette fantôme. L'autre est devant pour appeler un taxi, dix euros la course pour me donner le mal de mer.

On descend, en bas de chez elle, toujours avec mon fantôme. Je déborde, mais je n'ai rien dans le ventre. Je manque d'étaler ma bile sur la voiture du voisin. Le fantôme continue de m'appeler princesse, il me porte dans les escaliers - il doit vraiment être gentil quand le soleil brille.
On m'allonge, et on me laisse tranquille.

Les places sont chères, ici bas. Personne n'échappe à l'angoisse. Et je m'enfonce dans un sommeil noir, comme on perd pied dans les sables mouvants.