Cela faisait presque un mois que je n'avais eu l'occasion d'ouvrir mes volets et de profiter, quelques dizaines de minutes, de la vue de ma fenêtre. Un temps court mais précieux, un temps de pause.

C'est comme cela que je me suis rendue compte que ma haie mangeait le paysage, lançant ses pousses jusque contre mes vitres, touchant le balcon de mes voisins du dessus. Je me suis rendu compte de la saleté de mes vitres, de la terre sur ma petite terrasse, ramenée par la pluie et séchée au soleil. J'ai vu également le désordre de mon appartement à la lumière. La poussière.

Je me demande ce que penseraient mes proches s'ils voyaient mon quotidien ramené à un terrier sale et dérangé. Je mesure ce que c'est que de ne plus avoir la force d'accomplir les tâches "de confort", c'est à dire celles qui ne conditionnent pas ma survie ; ces derniers temps je me centre sur ma survie : des courses pour avoir de quoi manger, du sport pour avoir un temps sans pensées. Et le travail, où je croise toujours toute la misère humaine, sociale, familiale, où il faut écouter, penser dans l'urgence et sous la pression, accompagner, parfois longtemps, parfois sans résultat positif, parfois avec souffrance, colère et frustration.

Ce billet relève plus d'un journal intime, et il n'aurait rien à faire ici si j'étais dans mon état normal. Mais je n'ai même plus la force d'aller déterrer un de mes carnets pour y consigner quelques lignes.

J'ai la tête dans le brouillard.

Mon espoir, c'est ce temps automnal, cette fraîcheur qui revient, le ciel qui se couvre, et la pluie. Ça freine un peu mon hyperactivité. J'ai plus froid, je sens plus mon corps, mes émotions, et j'arrive, fugacement, à entrevoir ces merveilles de ressentis qui m'habitaient autrefois. Le rêve des lumières du soir, à l'orée d'une longue nuit froide, l'air dense qui nous embrasse de ses bras gelés, l'épaisseur de l'atmosphère qui appelle, en miroir, l'épaisseur de l'esprit.

C'est ainsi que je me rends compte que ces derniers mois, j'ai vécu sans y penser, comme dans une course folle. Comme s'il n'y avait plus d'horloge, de jour, de nuit, mais toujours une chose à faire après l'autre, que j'aurais dû faire hier, avant-hier, et jamais d'arrêt au ruban fou qui se déroule à la vitesse grand V. Comme un défaut d'insight. À quoi ressemblais-je, à courir après des obligations que d'autres auraient dû supporter à mes côtés, ou plutôt co-porter ?

Il est temps que je freine. J'irais emprunter un sécateur pour couper ces grandes branches de haie qui m'empêche de voir le paysage. Je dormirais plus avant de déblayer ce qui me sert d'intérieur, de pièces à vivre.

Vivre.