Il y avait eu des signes précurseurs à l'arrivée de l'abat d'eau. Le ciel s'était doucement obscurci, prenant le temps de gommer le soleil, d'étouffer ses chauds rayons, enveloppant ainsi le monde dans un grand manteau de brume grisâtre.

Les yeux des humains avaient eu le temps de s'habituer à cette baisse de luminosité, et chacun continuait ses activités comme si rien n'avait changé. Le jour suivait son cours, mais l'atmosphère, dehors, se brouillait et se chargeait en électricité.

Ce fut vers 15h30 qu'en mettant un nez aux fenêtres, on pouvait voir un noir presque complet, un noir qui permettait à peine de distinguer les volutes des lourds, gros nuages, ces gigantesques cumulonimbus dont on ne voyait que les séants. Les volutes compactes se déployaient à une vitesse incomparable, semblablent à de longs rubans de soie opaques qui se déplient à l'infini et s'entremêlent pour mieux se nouer.

Je n'avais pas le nez à ma fenêtre. J'étais tranquillement couchée dans une chambre bleue claire, et je lisais Anna Karenine à la veilleuse, tombant à moitié de sommeil. Il faut dire que j'avais travaillé toute la nuit, jusqu'à 10h, ce qui m'avait amenée à fermer mes volets sitôt rentrée pour m'endormir.

Mais le sommeil ne m'avait pas encore trouvé. Etait-il entravé par les entrelacs furtifs et caustiques qui parcouraient l'atmosphère, tels de damnés fantômes qui ne jurent que par l'orage ? Je ne sais si les marchands de sable craignent la destruction et l'anarchie. En tout cas, celui qui aurait du venir me visiter ce jour là n'en prit pas la peine.

C'est quand je commençais à entendre d'étranges bruits sourds fendre l'air jusqu'à la bulle protégée de mon intérieur. C'est le fracas soudain des gouttes s'écrasant contre mes volets. C'est l'averse orageuse et furieuse qui vint m'alerter, bien trop tard, que le monde avait rejoint la nuit bien avant l'heure. Le vent soufflait et sifflait dans les branches, dans les grilles, et dans tout les bouts de choses laissés à la merci du temps.

Quand j'ouvris mon volet, un morceau de tissu rouge, déchiré, vint se plaquer contre ma fenêtre en me faisant sursauter, pour s'en décoller dans un bruit de succion aussi étrange que bref avant de reprendre une course dingue dans le ciel tourmenté qui s'était abattu à hauteur d'homme.

Plus rien ne se distinguait dans ce tohu-bohu, cette anarchie fracassante aux airs de big-bang. L'étoffe mavait effrayée, et je restais un long moment dans une torpeur contemplative, complètement figée et presque aspirée par ce spectacle d'apocalypse. Durant ces longues minutes, je vis un passant courir vers un abri, son vieux cartable transformé en éponge sur sa tête, qui ne le protégeait de rien car l'eau était partout.

L'eau a tout envahi, et elle ne partira pas. Plusieurs étés ont passé depuis ce fulgurant orage. Je reste morte noyée dans les méandres de ce marécage, et je me demande encore comment une telle tempête a pu arriver sans que je puisse en pressentir l'annonce. Pourquoi à ce moment là. Pourquoi ce bout de tissu déchiré, pourquoi ce passant complètement fou. Pourquoi la fin pour tout le monde, et pas pour moi.

Les tempêtes ont ceci de sidérant qu'elles nous arrêtent aux "pourquoi" et nous offrent l'occasion de nous priver de tout rebond salvateur.