Presque mille jours sans toi.

Et mille neuf cent cinquante-six jours qui m'ont conduit à voir la vie autrement, à sentir la vie autrement. C'est drôle, parce que les nombres se faisaient plus pregnants depuis quelques jours, et parce que tu es née en mille neuf cent cinquante-cinq. Je n'arrive pas à parler de toi au passé, toujours pas. Pourtant, tu n'es plus que sous cette sépulture que je fleuris ardemment, comme un mausolée amoureux. Et, encore, quand je parle de toi, on me dit que tu n'es plus, même là-dessous.

Sais tu que ton premier amour et grand amour, ton mari, le père de tes enfants, m'a affirmé que cela ne représentait plus rien pour lui. Il court, il détruit, il casse, il reconstruit, il fait du sport, il voyage. Depuis toi, depuis nous, je n'ai pas revu le père que j'avais toujours connu. Il est peut-être quelque part au-dessus de ta pierre tombale, en train d'errer, de tourner et virer, se demandant comment sortir de son marasme. Et, à s'agiter ainsi en tout sens, il se dessèche, se dénutrit, se carence. Et puis, comme toi, il finira par pourrir.

Exactement neuf cent quatre-vingt dix-sept jours et presque huit heures que tu as quitté le monde - et que tu as laissé le mien effondré, brutalement, dans une tornade pourtant prévisible, mais que je n'avais pas pu anticiper. Je pourrais me répéter à l'infini, décrire la tristesse de mon univers depuis que tu n'es plus là, ne cesser de fantasmer ces moments, ces rêves où je me blottis tout contre toi, où tes douces mains rencontrent longuement mes joues. Je pourrais, vraiment - d'ailleurs, spontanément, c'est tout ce qui nait sous mes doigts. Je n'ai de cesse que de formuler mon manque, ton absence, ma souffrance - comme si, en les poussant un peu dehors, en leur donnant l'habit des lettres, ils étaient moins présents à l'intérieur. Peut-être.

Mais quand même, presque mille jours que tu n'es plus. Pourquoi, comment est-ce que je suis arrivée à survivre ? Pourquoi le monde entier n'a-t-il pas trouvé sa fin avec la tienne ?
Comment faire pour survivre encore, pour me lever demain, après la nuit qui m'aura encore un peu plus éloignée de la belle vie, dans un matin de plus, terne et triste, qui n'apporte rien de plus que la vie usuelle du cosmos, de la Terre, vidée de liens et d'affection subjective ?

Ton fantôme, ton étoile dans la Grande Ourse, m'accompagne. On roule vite, sur l'autoroute. Et quand je crois que tu es derrière, me retournant compulsivement, desespérée, tu reviens juste à côté de moi ; alors j'appuie ma joue contre la vitre en fermant les yeux. Tu me regardes, de ta constellation. Mais je ne crois pas que tu puisses sourire.

Ce huit novembre deux mille quinze, et son soleil éclatant qui ne durera plus guère, ses jours qui raccourcissent, et sa nuit noire qui vient nous engloutir dès la fin d'après-midi. Les oiseaux se rassemblent et vont bientôt partir, juste avant que le gel et le froid n'envahissent tout. Je les attends avec impatience.
J'aime ce moment où le temps se ralentit, puisque tout devient plus sombre, puisque la douceur s'efface pour un fond d'air humide ou glaçant.

Presque mille jours sans toi.